Des chèvres

Patricia

Sur le bout de son index, la sensation de fraîcheur humide s’attardait, vantant à qui savait l’entendre la merveilleuse complexité de la matière. Lorsqu’elle jouait à passer ses doigts sur la vitre pour en ôter la buée, Patricia était dans un autre monde. Un monde au ralenti, où elle pouvait s’égarer dans ses pensées, oublier les problèmes d’hier, et porter un regard neuf sur ceux d’aujourd’hui. Les pas de son transporteur la tirèrent de sa rêverie.

– Je croyais que vous vouliez partir tôt, Madame.
– Je réfléchis.
– Vous réfléchissez trop, Madame.
– Je réfléchis à des problèmes politiques extrêmement complexes. Qu’est-ce qu’un jeune télékinésiste comme toi peut bien y piger, à la politique fédérale ?
– Un télékinésiste s’y connaît plutôt bien en mouvements cycliques et en trajectoires complexes, n’en déplaise à Madame.

Patricia laissa échapper un éclat de rire. Serjo était encore un gamin, mais c’était probablement un des gamins les plus intéressants du coin. Les autres transporteurs le surnommaient Poulet à cause de son habitude de ne pas s’envoler pour le moindre déplacement. Patricia avait voulu y voir un signe de sagesse.

– Amusante comparaison. Et ça me donne une idée. Je vais chercher des affaires un peu plus chaudes, sois prêt à décoller dans dix minutes.

Jonas

L’hiver s’était installé comme s’il n’avait aucune intention de repartir au printemps. Le ciel était dégagé, le vent était tombé, même le troupeau était silencieux. Jonas réajusta son bonnet pour mieux couvrir ses oreilles, et inspira un filet d’air glacial pour siffler ses chiens. Le soleil commençait à redescendre, indiquant qu’il allait bientôt falloir en faire de même.

Un bruit d’air suspect lui fit tourner la tête juste à temps pour apercevoir deux personnages aux accoutrements bizarres atterrir à quelques pas du troupeau, dispersant un paquet de neige et manquant de peu d’effrayer les bêtes. Un jeune homme bardé de sacs et de ceintures et portant de grosses binocles en serre-tête, accompagné d’une dame d’âge plus mûr, extrêmement élégante, mais certainement pas habillée pour la saison. Probablement des citadins, décida Jonas, et très certainement des mages. Une moue de suspicion se dessina petit à petit sur son visage, alors que les deux drôles d’oiseaux venaient à sa rencontre.

– Bonjour mon brave, lança la dame. Comment vous appelez-vous ?
– Jonas, ma bonne dame. Pardonnez, mais que viennent faire des citadins par ici ?
– Ha ! Des citadins ? Vous avez raison. Mais permettez moi de me présenter, je suis Patricia Padsou, Grande Altératrice du Pentacle. Le jeune homme est…

Jonas manqua de s’étrangler à l’annonce du titre suprême. Il posa un genou à terre en balbutiant des excuses, et décida de fixer un caillou du regard. Une main chaude se posa sur son épaule, rassurante.

– Relevez-vous, mon vieux, la monarchie a été abolie depuis un bail, maintenant.
– Madame, je croyais qu’on avait dit qu’on restait discrets. Vous effrayez les provinciaux, à balancer votre titre à droite à gauche.

Profitant de la courte dispute entre les deux étrangers, Jonas se redressa en essayant tant bien que mal de ne pas avoir l’air bête. Un des cinq dirigeants suprêmes lui parlait, ici dans sa montagne, ou personne ne venait jamais.

– Alors, Jonas, ces risques d’avalanche dont l’exécuteur me parle tous les hivers, c’est où ?
– C’est surtout le flanc sud, m’dame, répondit Jonas en pointant de son bâton. Voyez, ici la neige s’entasse, et point de forêt pour tenir tout ça. Le village de Blézou est juste en dessous, chaque hiver ils serrent les dents. Quand ça coupe la route, ils viennent se réfugier chez nous, mais on est obligés d’attendre la fonte pour se ravitailler.
– Merci Jonas, et ne vous inquiétez pas, on va de ce pas vous débarrasser de ce souci d’avalanche. On vous laisse retourner à vos chèvres.

La dame se retourna vers le jeune homme, mais Jonas ne put se retenir de poser sa question.

– Pardonnez encore, m’dame, mais comment se fait-il que de grandes gens comme vous se soucient d’un petit village comme le nôtre ?

Le sourire que lui donna la dame était aussi chaleureux que sa main, et c’était une récompense bien suffisante pour cette journée passée dans le froid.

– La Fédération prend soin de tous ses citoyens, citadins ou provinciaux. Souvenez-vous en la prochaine fois qu’on vous demande de payer vos taxes, Jonas.

Serjo

Les sports d’hiver n’étaient pas les préférés de Serjo. Patricia, elle, avait l’air d’adorer ça, glissant sur la neige comme un oiseau dans les airs. Malgré le froid et le risque omniprésent de mourir congelé, Serjo esquissa un sourire en repensant à la tête du vieux berger lorsque la Grande Altératrice les avait tous deux dotés de skis sortis tout droit du sol glacé.

Le problème n’était pas mince, il avait même littéralement une sacrée épaisseur. Heureusement, Serjo n’avait pas besoin de réfléchir, dans ces moments là. Il se contentait de faire exactement ce que demandait Patricia. Aujourd’hui, il s’agissait simplement de compenser la force qui allait bientôt s’exercer sur l’immense rampe de glace que cette dernière venait de faire pousser. Voilà pourquoi elle avait refusé qu’il gaspille ses forces à les faire voler jusqu’ici.

Le travail accompli, ils s’accordèrent une pause pour admirer les fruits de leurs efforts. Assis au bord de l’escarpement, Serjo mâchait lentement le pain de campagne acheté au village, une denrée dont le seul qualificatif adapté était nourrissante. Il regardait le col en contrebas, condamné pour un bon bout de temps.

– Et donc, c’était quel Ordre qui devait passer, déjà ? demanda-t-il.
– Hégémonie. Pas le plus subtil des Ordres religieux, mais redoutablement efficaces à leur façon. Ils s’installent par la force, prétendant fournir protection. Leur seule présence suffit généralement à intimider un maire de village, et très vite les papiers de tutelle arrivent signés à la capitale.
– Je ne comprends toujours pas pourquoi ce village était si important. Si un Ordre veut une tutelle sur un patelin perdu, quelle importance ?

Patricia lui répondit avec un de ses sourires, de ceux qui signifient tu as encore beaucoup à apprendre.

– Ce village n’était pas leur cible. Plus loin au Sud, il y a le fleuve, et une douzaine de petits ports commerçants visés par l’Ordre de la Thésaurisation.
– Alors nous laissons le champ libre à ceux-là. Négocier avec la Thésaurisation n’est pas exactement un jeu d’enfant, d’après ce que j’entends.

Le sourire disparut du visage de Patricia aussi vite qu’il était apparu. Encore une fois, elle s’était perdue dans ses pensées. Lorsqu’elle répondit enfin, ce fut sur un ton qui annonçait qu’il était temps de rentrer.

– Je suis obligée de mener ce genre de parties d’échecs. Chacun a ses petites techniques secrètes. Moi je préfère avoir un bon joueur en face, et risquer de perdre, qu’en avoir un très mauvais, et risquer de gagner.

Jonas

Lorsqu’il entendit le démarrage de l’avalanche, Jonas eut un moment de détresse profonde. Mais dès qu’il porta le regard vers le flanc de la montagne, il vit un miracle. L’avalanche tournait. Le village en contrebas était bel et bien sauvé. Jonas attendit de voir la neige disparaître de l’autre côté de la montagne pour reprendre la descente avec son troupeau.

Une bien belle dame, et qui tient ses promesses. Le monde n’était peut-être pas fou, après tout. Sauf que des moutons, c’est pas des chèvres, mais Jonas décida qu’il pouvait clairement pardonner la petite erreur d’une si grande dame.

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8 Commentaires

  1. Publié le 19 mars 2013 à 21:37 | Permalien

    Il y a donc des moutons dans AWP…
    Du coup, est-ce qu’il y a aussi des loups qui veulent manger les moutons, des paysans qui veulent tuer les loups et des écolos qui veulent les en empêcher ?

  2. Publié le 20 mars 2013 à 09:58 | Permalien

    C’est en effet un des grands principes de jeu d’AWP : les conflits de factions. J’avais pas pensé à le présenter avec des moutons, mais ça marche.

  3. Publié le 20 mars 2013 à 10:57 | Permalien

    Ç’aurait pu être sympa de mettre des animaux un poil plus exotiques à la place des moutons, non ?
    Tant qu’on y est, est-ce qu’il y a aussi des chevaux, des vaches, des chats, des chiens, des poules, etc. ?

  4. Publié le 20 mars 2013 à 11:32 | Permalien

    Il est effectivement prévu des chevaux, des vaches, et des poules (au moins). Parce qu’il faut quand même bouffer des œufs et de la viande, porter du cuir et de la laine, etc.

    Je pense qu’on pourrait faire sauter les animaux communs, mais ça nous forcerait à les remplacer par des trucs finalement assez semblables. Du coup, autant prendre ceux qu’on connaît.

    Là, je parle des animaux de la vie commune de tous les jours. Mais cela ne nous empêchera pas de rajouter des extras plus marrants/funs/exotiques quand on en a envie (le but d’AWP n’étant en effet pas de rejouer sa vie de tous les jours non plus !)

  5. Publié le 20 mars 2013 à 13:53 | Permalien

    D’accord, mais cela concerne-t-il toutes les races, ou uniquement les Orientaux ? Je veux dire, est-ce que les Yâhkois et les Azardes ont les mêmes animaux domestiques ou en ont-ils qui leur sont propres ?

    On peut supposer par exemple que les Azardes utilisent plutôt des reptiles et les Yâhkois des animaux exotiques que l’on ne trouve que là où ils vivent (à leur taille ou pas).

  6. Publié le 20 mars 2013 à 14:28 | Permalien

    Ne peut-on pas supposer que chaque civilisation n’utilise pas ce qui ne se trouve pas là où elle est installée ?

  7. Bonta-kun
    Publié le 25 mars 2013 à 11:26 | Permalien

    en dehors du débat concernant le bestiaire d’AWP, je me demandais si les grands mages du Pentacles faisaient souvent des “sorties” magouilles en secret, sans escorte, malgré l’importance de leur statut. Des ennemis bien renseignés pourraient en profiter pour évincer une ennemie gênante…

    Donc, c’est connu? les grands dirigeants de la nation se baladent régulièrement où alors est-ce qu’ils restent en général à magouiller à la “Capitale” et que cette histoire raconte que la Grande Altératrice du Pentacle règle ses affaires par elle même en prenant des risques, et laissant le jeu de cours se faire sans elle pendant son absence?

    J’en profite pour poser des questions politiques? c’est organisé comment le Pentacle? les grands chez ont-ils des “ministres” et autres conseillers, garde rapprochée, etc.

    Bonta-kun

  8. Publié le 25 mars 2013 à 11:54 | Permalien

    Bah oui, ça magouille !

    Et non, pas besoin d’escorte. On fera un billet sur le pentacle, pour expliquer pourquoi. Dans l’essence, va dire à un des mages les plus doués de la planète de passer sa matinée à écouter des débats politiques.

    Ya des magouilles officielles, et d’autres qui sont secrètes, donc pas connues.

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